De l’interprétation en psychanalyse

A Jean Clavreul

« Dès qu’il est saisi par l’écriture, le concept  est cuit. »

Jacques Derrida.

Il y a quelques années j’ai reçu une jeune femme du nom de Géraldine. Lorsqu’elle venait à ses séances, elle était toujours accompagnée de sa mère. Cette situation se comprenait dès lors qu’elle m’avait fait part de sa peur de se faire agresser. Elle avait, dans les transports parisiens, connu plusieurs incidents.  Sa mère avait décidé de travailler à mi-temps de manière à suivre sa fille le plus souvent possible dans ses « déplacements ». Les entretiens préliminaires s’étaient éternisés tant le divan supposait pour elle de perdre l’image rassurante qu’un face à face peut toujours soutenir, histoire ne pas avoir quelqu’un dans le dos, du moins de pouvoir toujours faire face. Lors d’une séance, elle m’avait adressé ce propos ; « je suis toujours collée par les autres ».

J’entendais « collée par ma mère », tant nous avions oublié, au fil de ce travail, elle comme moi, les rencontres hasardeuses de la ville qui lui avaient permis de venir me parler, et plus précisément  de poser la question de la nature du lien maternel. Je me souviens assez nettement avoir dit qu’il serait peut-être souhaitable qu’elle puisse venir à ses séances, seule. 
Propos un peu ferme mais légitime, étant donné que la mère attendait dans la salle d’attente, à défaut de ne pouvoir « assister » sa fille pendant les séances. Cette entrevue devait être la dernière. Géraldine n’est jamais revenue, et pour cause. J’ai su dans les jours qui suivirent qu’elle avait déménagé à l’étranger, conséquence d’une violente altercation avec sa mère, dans la journée même de cette séance.

Ce petit extrait clinique me permet d’introduire la question de l’interprétation, du côté des effets que celle-ci engage, ou pas. À prendre les choses par la finalité, le cas de Géraldine évoque l’urgence de reposer la question de l’interprétation dans le champ psychanalytique, dès lors qu’une théorie de l’agir humain ne saurait faire l’économie d’une construction quant à la responsabilité. L’effroi suscité sur le versant de  la responsabilité, convoqué au cœur de l’agir psychanalytique, justifie-t-il qu’il faille nier toute construction possible, toute logique à l’interprétation ? 


À défaut, faudrait-il se résoudre à osciller entre la négation des effets qu’elle produit ou se réfugier dans une théorie ad hoc ? Je souhaiterais soutenir que si l’interprétation analytique ne s’autorise que du psychanalyste, laissant transparaître la singularité de l’acte analytique, celle-ci bien qu’elle échappe à tout préalable n’en est pas moins inscrite dans une logique dont les traits soulignent l’impossible. 
Ceci pour tordre un peu le cadre rassurant qu’offrirait une position théorique « éthifiée » toute faite et qui n’aurait pour seule légitimité de mener le psychanalyste dans une position, une forme rassurante, qu’au lieu d’une posture ; celle de s’interroger sur le fait que le lion ne bondit qu’une fois.

Ainsi qu’est-ce qui avait pu me pousser à dire cela ? De quoi souhaitais-je me protéger en laissant « passer » cela ? Reprendre ces questions, c’est peut-être engager une conception de l’interprétation davantage du côté de l’essence de l’acte interprétatif que l’on pourrait nommer l’interpréter, plus qu’interprétation, qui semble figer de l’extérieur l’acte analytique.  Reste que si l’interpréter fait droit à la subjectivité, faut-il penser qu’il est privé de toute logique, livré à un arbitraire pur ?

Ne pourrait-t-on penser, a contrario, que si la subjectivité est au centre de l’acte d’interprétation, elle renferme une logique, une autre logique, peut-être celle de l’Autre ?

La question que nous offrent les enjeux de l’acte psychanalytique semble reposer pleinement sur la possibilité de penser la continuité, avec ce qui se présente comme discontinu.

En effet, dès lors que l’interprétation n’est pas pleinement rationnelle, pas plus qu’elle n’est inscrite dans une pure subjectivité, une enquête sur l’essence de l’acte interprétatif devient nécessaire afin de pas laisser la psychanalyse dans un pur ineffable.

L’interprétation que l’on associe bien souvent à l’acte analytique ne peut se soutenir d’un substantif, peut-être est-ce là déjà le fait d’une tendance relative à notre tradition que de substantialiser, donner consistance à de l’agir pour mieux s’en saisir.  Or, le propre de ce que l’on entend dans cette notion de l’interprétation est précisément une certaine inconsistance substantielle lorsque l’on réduit ce substantif à n’être qu’un discours sur. Une sorte de propos sur le propos qui rend, certes lisible, la place de cette notion dans la théorie sans pour autant restituer une efficience clinique à l’interprétation.

La théorie a, bien entendu, pour finalité la nécessité de faire droit à ce qui se joue dans la clinique et de comprendre ce que l’on nomme interprétation. Reste que ce qu’en dit la théorie, peut-être parce qu’il s’agit toujours d’un deuxième tour, exprime davantage ce qui lui échappe que ce qui viendrait fonder et légitimer le procès de l’interprétation. Ainsi, ce qui se trouve affirmé par cet « échappement », cette absence de saisie de la part de la théorie sur l’interprétation, semble situer celle-ci exclusivement du côté de la scène analytique, réduisant ainsi l’interprétation dans la théorie à une impuissance.

On sait qu’interpréter n’est pas l’acte par lequel nous pourrions construire une stricte adéquation entre ce qu’il en est du Dire et ce que celui-ci voudrait dire. L’écart entre ce qui est de l’ordre du Dire, et le sens, qui relève toujours du Dit, maintient une asymétrie qui fait droit à l’efficience de l’interprétation et cela toujours dans l’après-coup. Ce pourquoi, la question même de l’interprétation enveloppe en elle-même, la nécessité d’une éthique, et cela au nom de la responsabilité à laquelle le psychanalyste se trouve perpétuellement confronté, même si cette dernière touche à de l’impossible.

Ce pourquoi, il nous faudrait penser l’interprétation comme la recherche de l’essence de l’acte d’interprétation, comme de l’interpréter, et non comme la pensée sur l’interprétation en tant que telle.

J’ai reçu un jour un jeune homme, Paul, qui, bien qu’installé dans la vie avec sa compagne n’en finissait pas d’être attiré par une autre jeune femme. Cette dernière lui proposait très souvent de passer du temps avec lui, sans pour autant y voir quelque chose de répréhensible – ce n’est pas peu de le dire, ce qu’elle ne manquait jamais de lui rappeler. Alors qu’il avait rendez-vous, il me téléphona pour m’avertir qu’il souffrait d’une douleur dans l’œil et que par conséquent il ne pourrait se rendre à la séance. Ce temps de séance devenait le lieu médical par excellence, étant donné que la seule place possible pour un examen médical venait coïncider sur notre rendez-vous.

Dans les séances qui suivirent cet événement, il évoqua non seulement que tous les tests médicaux étaient négatifs, mais aussi qu’il ne se voyait pas avec cette jeune femme, que ce qu’elle lui donnait à voir, il ne pouvait le voir,  tant cela était sous yeux. La puissance de l’évocation était tellement libre qu’elle ouvrait pour moi ce qui allait devenir de l’interprétation. Je lui répondis ; « qu’elle (la jeune femme) lui avait certainement tapé dans l’œil ». Il est inutile de préciser que les douleurs de l’œil qui avaient fait l’objet de toutes les attentions médicales avaient disparu comme par enchantement, et cela, de la même manière ou presque, si la raison d’être de leur apparition  correspondait à un certain  désenchantement.

Qu’est-ce qui avait pu légitimer ce propos, plus précisément, d’où venait cette énonciation ? Prendre en charge cette question, c’est tenter de restituer ce qui fait passer de la simple réaction, langagière ou non, au statut de l’interprétation, à l’essence de l’interpréter.

On peut supposer que l’essence de l’interpréter est cette colle, qui permettrait, non pas de faire un collage entre deux discours, mais simplement faire que « ça colle », qu’il y ait de la jointure, de la suture. Préalable peut-être nécessaire pour entendre qu’une interprétation est une parole vraie qui fait acte dans la mesure où elle permet à un sujet de se réapproprier un rapport au monde et de pouvoir y faire un peu mieux avec son symptôme, c’est-à-dire de construire une possible libération.

En ce sens, l’interpréter comme parole qui suture semble retenir toute notre attention, et ce n’est pas peu de le dire, si la suture ne se situe pas du côté du patient, mais bien du côté de celui qui l’énonce.

Mon propos faisait colmatage, mais non à ce que ce jeune patient ne souhaitait pas voir, ou entendre, mais plutôt dans l’économie de mon propre psychisme.

Mon énonciation venait suturer la béance à laquelle le dire du patient venait de me confronter. En ce sens l’acte de nomination que l’on nommerait interprétation n’aurait pas d’autre origine que de faire avec des-failles, puisqu’elle ouvre les failles sur lesquelles un patient vient situer le psychanalyste comme sujet supposé savoir. Ainsi, installé par ce jeune homme à la place de l’oracle, j’étais vraisemblablement en bonne place pour me barrer, c’est-à-dire soutenir que cette place fait défaillir autant qu’elle est celle du défaillant.

Là où le patient adresse son désir de savoir, le psychanalyse répond par le fait de se barrer, c’est-à-dire met en avant un « je n’en veux rien savoir ». Acte d’autant plus légitime que la figure de l’oracle, d’un tout sachant, et non d’un supposé savoir, condamne irrémédiablement le patient à sa perte.

Crésus se fiant à l’oracle de Delphes engage la guerre contre les Perses et détruit ainsi son propre empire. Se fier à l’oracle n’est pas sans conséquence tant cela ouvre la possibilité de la mauvaise interprétation et la fonction d’une morale bien lointaine de la vérité du désir du sujet.

Reste que ce « je n’en veux rien savoir » ne relève pas d’une décision, même s’il peut s’inscrire dans une logique. Considérer que le dire du patient vient s’imprimer, faisant par là trace dans la tablette de cire, montre qu’il s’agit moins d’un déchiffrage et d’un sens que réaliserait cette trace que la possibilité de la trace elle-même, d’être la forme de l’interpréter. En effet, l’interpréter serait dans la violence de sa justesse et de son effectivité, la réponse à ce qui est inconciliable dans l’économie psychique du psychanalyste.

Analogiquement, la trace fait droit à la question inconcevable du « Il y a », de la même manière que l’étonnement fait droit à l’expérience de l’Etre dans le champ philosophique. Le psychanalyste se trouve requis devant l’horreur inhérente à l’acte analytique témoignant de l’impossible auquel le patient n’en finit pas de le confronter.

Cette confrontation prend le sens, et peut-être est-ce là la dimension pleinement subjective, de l’interpréter, d’une réactivation du conflit propre à la structure psychique du psychanalyste, tel qu’il avait pu l’aborder dans sa propre psychanalyse. Il ne s’agirait que d’un geste de défense du psychanalyste trouvant sa justesse comme possibilité de faire la moins mauvaise suture avec la faille qui n’en finit pas d’être creusée par le dire du patient.

De fait, se barrer n’est pas éluder, esquiver, retirer, mais reprendre toujours à nouveau frais ce qui fait l’essence même du sujet, un sujet parlant, clivé entre l’énoncé et l’énonciation. L’interpréter se panserait, tout comme la rencontre des plaques tectoniques, comme la violence résultante du  choc entre deux ordres de Dires, dont l’un serait la réponse à la menace produite par l’autre.

Ce pourquoi, il serait possible d’envisager que l’essence de l’interpréter puisse se concevoir comme un passage à l’acte du psychanalyste. On ne saurait soutenir que « passage à l’acte » ne convient pas à une logique de l’interprétation, mais en le distinguant forcément et inévitablement du passage à l’acte dont peut se draper la posture perverse. Aussi de manière à conserver ce que la notion de passage et la notion d’acte impliquent pour penser l’interpréter, et de manière à marquer la différence avec ce que l’on entend par passage à l’acte dans la terminologie, on pourra proposer de parler de « passage par l’acte ». Cette expression désignant en quoi l’acte (analytique) n’est que parole, se distingue en soi d’un « pur » passage à l’acte.

Dans le cas contraire, nous nous priverions de l’offre de matrice qu’il constitue pour l’interprétation. Le passage par l’acte que suppose l’interpréter du psychanalyste permet de différencier, mais surtout de dire que s’il en était autrement, la psychanalyse ne vaudrait pas une minute de peine. L’interprétation véhiculerait ainsi la structure et les modalités subjectives du psychanalyste sans pour autant être en dehors de toute logique.

On sait que le passage à l’acte peut se concevoir comme la réponse à ce qui vient porter atteinte à la structure du psychique d’un sujet. Le passage par l’acte est au fond ce qui pourrait éviter tout passage à l’acte de l’analyste. Avant la parole, il y a un acte, mais un acte de parole, qui instruit ainsi une parole pleine. Autrement dit, la question pourrait se formuler de la manière suivante, à savoir, comment de la parole finit-elle par faire acte ?

Pour donner un peu de consistance à cette hypothèse j’évoquerai ce patient qui, lorsqu’il m’entendait prendre ma respiration, venait briser ce qui était supposé par lui être l’ouverture de ma parole, mais non advenue, ou alors si peu. Ce patient rompait à l’avance le silence que j’allais moi-même interrompre, il confisquait toute possibilité interprétative, tant, ce que je pouvais dire lui était insupportable.

Cas particulier qui témoigne de l’aventure psychanalytique que l’on peut conduire avec une structure perverse. Ce jeune patient soulignait ce qu’il y avait d’impossible pour lui à concevoir une possible interprétation de l’analyste. Ce qui, remarquons le, n’est pas sans faire interprétation en convoquant ce dernier du côté du silence. À l’envers, il venait confisquer et prendre en otage la possibilité que l’interpréter se détermine comme un passage par l’acte. Bien plus que de dénaturer, de faire échec à notre lecture, l’interpréter qui se heurte dans son retour au pervers nous oblige à souligner un point d’articulation important.

Le pervers prend en otage l’appareil psychique de l’autre, jusqu’à rendre impossible son fonctionnement au point de le faire exploser. La structure perverse pousse aux limites le psychisme de l’autre jusqu’au passage à l’acte, accentuant ainsi le refus du passage par l’acte, c’est-à-dire reconnaître en quoi la parole fait acte.

Cette confusion, pour ne pas dire cette torsion, montre peut-être en quoi la perversion dans le cadre analytique se soutient de l’impossible pour le pervers de produire de l’impossible au lieu du psychanalyste. L’impossible de l’impossible ne dément pas la réalité de la logique de l’impossible, mais ruine la possibilité que nous offre l’impossible d’être travaillé par lui. La brièveté des analyses avec les structures perverses trouvent peut-être à cet endroit une sorte de raison suffisante – i.e, une limite à l’usage de la raison, dans le passage à l’acte du psychanalyse dès lors qu’il prend la forme d’un arrêt des séances, du travail.

S’autoriser à parler de passage à l’acte concernant l’interpréter revient au fait que l’impossible, l’inconciliable, auquel le psychanalyste se heurte, trouve un sens, qui n’est pas simplement un effet de structure, tel que cela pourrait être le cas dans la psychose. Bien que l’interprétation soit peut-être la réponse à la menace d’une altération de l’économie psychique, ouvrant sur une forme de moment psychotique de la part du psychanalyste, il ne peut se confondre seulement avec une fonction de réponse à un événement qui heurte les représentations les plus archaïques du psychanalyste.

Ainsi le sens que l’on donne à l’interprétation comme passage par l’acte ne peut-être confondu avec le passage à l’acte que l’on entend comme la réponse d’une structure face à un évènement qui menace son unité. Si le passage à l’acte remplit une fonction, celle de tenir l’unité du sujet par exemple dans une structure psychotique, le passage par l’acte de l’analyste vient combler ce qui fait irruption dans sa psyché mais en constituant la parole en acte.

Deux mécaniques bien similaire, mais dont le sens « dit-faire ». La consistance de l’acte dans le cadre du passage à l’acte s’entend comme un défaut de nomination alors que dans le passage par l’acte, celui-ci engage la faille ouverte et inhérente de notre inscription dans l’ordre langagier faisant droit à un lieu d’énonciation, à un sujet barré ($). On peut donc supposer que l’unité dont le psychanalyste tente de maintenir la structure, sur le mode de la coupure, du fait du passage par l’acte, n’est autre que celle du patient.

À reprendre le fragment clinique qui concerne Paul, on ne peut pas concevoir à l’avance comment un sujet advenu à la reconnaissance de son désir, s’y prendra pour inventer son rapport au monde, et il n’en demeure pas moins vrai non plus, qu’il ne serait qu’un effet de perversion du psychanalyste que de penser qu’un patient puisse se perdre dans la vie et cela précisément au nom de cet aphorisme lacanien, qu’il n’aurait  pas à céder sur son désir.

Ultime malentendu, qui caricature assez bien, s’il était besoin de le prouver, comment le désir dont il est question n’est pas une affaire de connaissance pas plus qu’une légitimité du n’importe quoi. La violence à laquelle j’étais convié revenait au fait que Paul ne pouvait pas m’adresser, sans effet de ma part, un cautionnement de confort dans lequel sa jouissance semblait l’installer. Ainsi, Paul venait de voir quelque chose d’invisible, une « chose » d’autant plus soustraite au regard au point que sa vue ne pouvait qu’être brouillée.

Cette « chose » a percuté mes propres archaïsmes, justifiant de soi le passage par l’acte qu’est l’interprétation. À savoir que Paul ne pouvait peut-être pas se mentir à lui-même, mais qu’en aucun cas, la pertinence de la justesse de l’interprétation ne pouvait soutenir dans les formations de l’inconscient du psychanalyste comme un encouragement à la perversion du rapport à la réalité. En conséquence, le passage par l’acte comme essence de l’interpréter montre en quoi ce qui fait la justesse de l’interprétation repose non sur le fait que le désir serait subversif, mais exigerait davantage que le sujet se détermine, c’est-à-dire construise des choix, c’est-à-dire puisse pervertir ce qui ne procède pas de lui, de son désir.

C’est à cette condition que mon interprétation fut une défense, celle qui dans le cas contraire aurait consisté à faire du désir une sorte de bonne à tout faire et  alimenter la confusion avec la jouissance, en légitimant faussement n’importe quel passage à l’acte dans le monde.

En m’écriant « elle vous a tapé dans l’œil », je soutenais à Paul, je lui « inter-prêtais », au sens d’un prêt, la possibilité de reconnaître l’exigence à laquelle son désir le portait dans tous les sens du terme. De l’œil de la Science, omniscient qui visiblement ne voyait pas tout, à l’œil omnipotent, surmoïque attestant de la division du sujet, le regard avait fait son entrée dans la scène analytique.  Objet a « invoqué » dès lors que la nature du choc dont s’autorisait mon interprétation, se devait de faire un peu mieux entendre la vérité du désir du sujet et de faire différer un peu plus, selon la distinction d’Alain Didier-Weill, l’écart entre la sidération et la lumière.

Remarquons que ce qui guide l’acte psychanalytique ne tient pas dans le fait d’assurer l’unité du sujet dans ses incohérences, pas plus qu’il ferait droit à une quelconque morale transcendante au centre de son principe, au risque de plonger dans l’obscurantisme. Dans ce cas il faudrait soutenir que l’analyste posséderait une vérité, lui garantissant l’agir juste en vertu d’une morale, qui ne le distinguerait pas du prêtre, ou au mieux de venir produire au nom de son propre refoulement un propos purement suggestif.

Ce pourquoi, il y a bien un objet de l’interprétation psychanalytique et celui-ci peut se dévoiler un peu plus à ce stade de la réflexion, tant il n’a pas cessé d’être présent sur le mode de l’absence dans l’analyse de ce fragment clinique, autant qu’il « orienterait » d’une manière très particulière la question du désir.

Il diffère, bien entendu, du statut que la philosophie donne à l’objet de l’interprétation, de la tradition herméneutique parce qu’il procède dans le champ psychanalytique de l’énigmatique désir du psychanalyste que Lacan a nommé désir X. Sur ce point Alain Didier-Weill  éclaire cette notion de désir X :

« Une des immenses contributions de la psychanalyse à la culture tient à la possibilité de situer la parole par rapport au désir. A cet égard, lorsque nous disons que l’émancipation de la jouissance incestueuse interrompt la pensée et la parole, il serait plus pertinent de dire que cette interruption concerne le désir et plus spécifiquement le désir que Lacan a qualifier de désir X : par le lettre X Lacan désigne l’existence de l’énigmatique altérité qui, en faisant consonner trois lettres (i-c-s), offre la possibilité d’un désir dont l’étrangeté  est de ne pas être étranger à cet étranger qu’est l’inconscient. Le désir de cette altérité qu’est l’inconscient est, pour Lacan, bien au-delà du désir causé par le fantasme, le véritable désir du sujet. Dès lors, la grande énigme de la psychanalyse est celle-ci : si le sujet est habité d’un tel désir comment se fait-il qu’il passe son temps à céder sur son désir ? Comment se fait-il que les désirs auxquels ils vouent sa vie ne correspondent pas à ce qu’il veut vraiment ? »  [1]

Désir énigmatique, mais dont « la preuve »  a posteriori est peut-être de soutenir, qu’interpréter, au-delà de toute volonté, n’est jamais relatif au patient, mais bel et bien ce à quoi s’expose le psychanalyste.

Plus simplement, être condamné à faire avec le désir X, ce à quoi Paul m’avait invité.

Or, si comme nous le supposons interpréter engage nécessairement un objet et que nous savons que cet objet procède de ce désir X, l’objet dont il est question, et qui fait question sera posé comme la trouvaille théorique lacanienne qu’est l’objet a.  Étrange objet, qui est un « non objet » et dont la seule réalité de nom se doit de porter l’impossible auquel le désir X nous confronte. L’objet a  pourrait s’entendre  comme la suture invisible, sans consistance, sans épaisseur, comme un pur point nodal articulant logiquement le plan de l’étrangeté du désir X, qui est de ne pas être étranger à cet étranger et le plan de l’essence de l’interpréter comme corps de l’inattendu de l’inentendu.

Deux faces d’une seule et même réalité qui engage une conception novatrice de l’altérité dès lors qu’elle instruit le désir dont il est question.

Nous pourrions nous demander si l’essence de l’interpréter ne se tient pas d’un possible savoir faire avec cet objet a, dès lors que le patient ne cesse de nous y confronter, ou encore dès lors que le désir X est convoqué ? L’objet a serait d’autant plus pertinent qu’il insisterait au travers de l’essence de l’interprétation sur l’irruption de l’impossible dans l’économie psychique du psychanalyste justifiant sa réalité de jointure.

C’est pourquoi, bien plus que de proposer une réflexion ex-nihilo sur l’interprétation, cette dernière ne peut s’entendre que comme le point d’une expérience qui ne cède en rien sur une logique de l’objectivité mais que l’on ne pourrait retracer dans un discours savant, n’en déplaise aux champions de l’évaluation qui taxe l’acte analytique d’un ineffable, d’une pure subjectivité.

L’hétérogénéité apparente d’une logique de l’objectivité et d’une logique de la subjectivité engendre la nécessité d’un lien que seul le passage par l’acte peut établir.

La logique de la subjectivité du psychanalyste commandée par la formation de l’inconscient justifie l’efficience de l’interprétation. Toutefois, celle-ci n’est pas séparée de la logique de l’objectivité que constitue le dire du patient comme matériau.

Provenant, non d’une pure expérience ineffable, qui viendrait confondre l’acte analytique avec les aléas d’un sujet, il n’y aurait d’interprétation objectivée que lorsque celle-ci  procèderait  d’une confrontation avec une logique de la subjectivité, dans le même temps, lui assurant ainsi sa structure.

En conséquence on pourrait penser que le « passage par l’acte » réalise un Fiat. Peut-être non analysable en soi mais dont on pourrait se risquer à dire que : La structure subjective objectiviserait, donnant forme et corps au Dire du patient, tout autant que ce Dire objectif, comme matériau, viendrait subjectiviser, faire la structure psychique du psychanalyste L’essence de l’interpréter se comprendrait comme la suture, la jointure de ce moment, de ce temps du surgissement relatif à deux ordres, à deux logiques différentes se rencontrant produisant le passage par l’acte.

La tentative de p(a)nser le surgissement, ce qui échappe à la rationalité, est certes justifiée par la nature rationnelle de l’homme et de son désir de savoir. Toutefois, la raison ne semble pouvoir produire qu’une histoire, une image, une manière de se représenter, là où elle se trouve convoquée devant les limites qu’imposent l’impossible. Irruption de la discontinuité, tant l’inexplicable est inexplicable, l’invisible est invisible… Ce qui ne va pas sans dire que la réalité excède nos possibilités de connaître. Reste que ce à quoi nous sommes confrontés, et qui dépasse l’apparence d’un conflit, c’est à l’invention, devant ce surgissement, à laquelle fait droit « le passage par l’acte ». Relevant d’une alchimie ou encore  davantage du muthos comme « suite » au logos, le passage par l’acte trouverait une forme dès lors qu’il laisserait la place à la voie de la monstration plus qu’à la démonstration. Il serait en ce sens possible de renouveler le penser, dès lors qu’il se trouverait dégagé d’une stricte adéquation avec la rationalité.

L’acte artistique semblerait pouvoir prendre ce relais avec la potentialité de réinscrire une continuité. Transformant le mystère que constitue la discontinuité dans le champ de la rationalité en une autre continuité, l’art renouvellerait radicalement les figures dans lesquelles se donnent le penser en créant d’autres formes possibles, exigibles pour la constitution nécessaire du sens. D’autant que l’étymologie même du mot art en latin artus, « articulation » ou en grec  artuno « arranger », arthmos « lieu, jonction », ararisko « ajuster, adapter, harmonier » pourrait évoquer la suture, la jointure convoquée par l’essence de l’interpréter.

S’agissant d’un secret, le passage par l’acte du psychanalyste se confondrait avec le statut de l’acte artistique. La parole faisant acte dès lors qu’elle est assimilée à la tentative du Dire de l’impossible, et rejoindrait les actes poiètique (poièsis) au même titre que

« le musicien qui sait faire entendre l’inouï avec une seule note, au peintre qui sait montrer l’invisible avec une seule tâche de couleur, au danseur qui sait figurer l’impondérable avec un pas de deux ».[2]

Outre le fait que l’essence de l’interpréter relève de l’insaisissable, elle reste hors de toute localisation possible. À la manière de ce que produisent les œuvres d’art sur un sujet, elle inaugure une conception de la temporalité dont la logique n’est pas linéaire.

Indissociable d’un avant et d’un après, qui ne peuvent se réduire à une simple causalité, nous devrons accepter l’idée que l’essence de l’interpréter ouvre sur la création, à défaut de pouvoir nous livrer une connaissance de ce qu’elle aura réalisé, voire produit.

Ce pourquoi quelques mots sont dits et plus rien n’est comme avant, réalise la tentative de suture évoquée ci-dessus. L’interpréter appelle de fait une conception du temps au-delà d’une linéarité, toutefois inscrite dans une autre forme de la temporalité, elle ne cède en rien sur une logique de la causalité, une logique autre, une logique de l’Autre.

Et après tout, pourquoi, si l’interprétation est une réappropriation comme une invitation à la chute, ne propose-t-elle pas, à ce titre d’engendrer un nouveau rapport au monde, davantage centré sur la création plus authentique, que sur un savoir qui viendrait y faire obstacle ?

Question qui n’est pas sans avoir son corollaire, celui d’un renoncement au savoir, afin d’Etre, ayant comme effet d’ouvrir un peu plus le champ des possibles, de ses possibles. Point décisif  puisque à ce propos nous pourrions distinguer l’interprétation d’une pure suggestion. Ainsi dans cette perspective d’une essence de l’interpréter comme parole poétique, Jacques Nassif avance l’idée que,

« l’analyse est par définition ce qui conduit un sujet à s’apercevoir que sa vie est un roman. Elle peut effectivement lui donner le moyen d’en écrire l’histoire, quoique sans plume ni papier. » [3]

En reconnaissant en quoi le rapport au savoir vient faire notre limite, la question de l’interprétation telle qu’elle se pose dans l’expérience analytique esquisse les contours de ce que l’on représente derrière ce que l’on nomme l’existence humaine.  Ex-sistence, dont on ne pourrait rien savoir, mais dont la nature de la vérité sur laquelle elle débouche ne peut jamais affirmer qu’il y a une bonne, ou une dernière interprétation. Tel le statut de l’Idée platonicienne dont il ne saurait y avoir une idée de l’idée, conformément à l’argument du troisième homme, l’ « Il y a » de l’interpréter nous garantirait l’impossibilité d’une réduplication de l’interprétation ou d’une régression à l’infini.

On en voit les enjeux dans la clinique, lorsqu’il surgit des instants dans la cure où analyste comme analysant se butent à un indicible, un indépassable. Reste que si rien n’en est fait d’autre qu’un rempart, un évitement artificiel de cet impossible, survient alors l’écueil évident de l’interprétation qui n’est que suggestion, l’analyste prenant le risque à son insu de transmettre à son analysant la part de ses propres symptômes, de ses propres questionnements. Amenant parfois l’analysant à se demander s’il s’agit de son fantasme ou de celui de l’analyste…

Cette question se pose avec d’autant plus d’acuité en fin de cure, dès lors que le désir de l’analyste ne peut se confondre avec  la jouissance, si tel était le cas toute possibilité d’une destitution du « sujet supposé savoir » pour le patient serait hypothéquée. Conséquence qui n’est pas sans poser la question des  fantasmes que véhicule notre propre inconscient pour nos analysants.

Toutefois, si cette question est inévitable elle  nous assure également que nous ne sommes pas maîtres, fort heureusement, de ce que les analysants feront de leur cure. Rien, peut-être, de ce que nous espérons pour eux. Or, là, se trouvera le danger de certains analystes, de vouloir faire école, au point d’espérer que toute fin de cure conduise les analysants à devenir de fervents adeptes de l’analyse, ou s’adonnent tous à des activités créatrices… Ces postures abolissent la « dit-mension » du sujet, dès lors qu’elles ne permettent pas d’entendre qu’il n’y a de sujet que de création de celui-ci.

Pour certains, la fin de cure ouvre au désir de l’analyste comme « un possible », pour d’autres, ce sera oublier le sens même du mot analyse. L’interprétation ne pourrait se penser autrement que comme une porte qu’il ne nous appartient pas d’ouvrir, mais dont l’ouverture est à entendre comme la lumière qui traverse, transperce son encadrement, éclairant le sujet dans sa vérité. Frayant ainsi, nous reconnaissons à l’acte analytique une logique, un sens possible, celui d’une histoire, d’un texte, dont nous ne sommes pas les auteurs, mais dont la lecture que nous créons à notre insu pointera – on peut en avoir la naïveté, un peu ce qui aura été entendu du désir au lieu de nos  propres surgissements. Pourvu qu’ils puissent demeurer à jamais interrogatifs.

De cet espoir, découlerait peut-être l’invitation à penser que,

« quelque chose – d’inouï, d’invisible, d’immatériel – ne cesse de s’éloigner de nous dès lors que nous ne sommes plus exclusivement guidés par la monotonie du savoir et du fantasme, que nous sommes en mouvement ?

N’est-ce pas notre transfert d’amour sur cette chose qui s’éloigne, transfigurant la réalité qui est capable de nous donner le sentiment que la vie, dans sa dimension poétique, vaut la peine d’être vécue ? »[4]

[1]. Alain Didier-Weill, La psychanalyse, le politique et le désir X, in Insistance – Art, psychanalyse, politique, n°1, Erès, revue de l’association Insistance, Paris, octobre 2005, p. 27.

[2]. A. Didier-Weill, Lila et la lumière de Veermer, Denoël, 2004, Paris.

[3].  J. Nassif, Comment devient-on psychanalyste ?, Eres, 1999, Paris, p.104.

[4] L’analyste poète, in Lila… op.cit., p. 133.

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