Métamorphoses de la mélancolie

Me revient l’honneur et le plaisir de présenter Métamorphoses de la mélancolie. J’en profite pour remercier Claude Rabant pour sa confiance.

 

1/ J’ai donné un titre à cette présentation qui est: Tant qu’y a d’ la mélancolie y a de l’espoir Il y aurait, dans ce livre, tous les ingrédients pour écrire le scénario d’un Western qui pourrait avoir comme titre « les Énigmes de l’Ouest » ou encore « Règlement de compte à Originaire Roc ». Comme dans tout bon vieux Western il serait question de violence et de virilité, de la violence de la virilité. Tout partirait, par exemple, d’une bagarre. Au début, il y aurait peu de paroles mais des actes, puis des actes deviendraient comme des paroles. La mort roderait. Elle orienterait l’ensemble. Des meurtres seraient commis. Le monde serait chaotique, la civilisation, incertaine, aurait du mal à s’installer. Elle serait incomplète. La loi hésiterait. Il y aurait un monde hors du monde, à sa marge où viendraient se perdre ou chercher aventure différents personnages, parfois des parias, des exclus. Les femmes auraient peu de place, ou une place assignée par avance. Au début, pour donner le ton, un hongrois jouerait un air avec une trompette hyperbolique. Puis un juif hollandais, excommunié et amoureux de la vérité, vanterait la potentialité du corps. Comble d’hérésie, et contrairement à un français un peu trop dirigiste, il affirmerait que le corps et l’esprit sont une seule et même substance. Il conseillerait de suivre la propension des choses. Un pasteur danois, prônant la différence absolue, serait en grande conversation avec un drôle d’américain un peu fou et passionné des mondes futurs. Ils parleraient de probité. Un allemand danserait dans le désert entre le lever du jour et le lever du soleil. Il verrait le chaos à l’origine de toute création. Il y aurait également des indiens, des primitifs d’une grande loyauté, dégagés de cette image un peu ridicule du bon ou du mauvais sauvage et en qui chacun pourrait reconnaître une part enfouie et secrète de lui‐même. Grace à leur volonté et à leur naïveté ils seraient capables de retrouver l’origine magique des mots, de retrouver cette époque lointaine et mythique où les mots et la magie étaient une seule et même chose. Un homme de race noire, à peine sorti de l’esclavage, devrait tuer pour accéder au monde, pour trouver sa subjectivité. Et puis, il y aurait un médecin viennois pris par certains pour un charlatan, ce qui, par les temps qui courent serait plutôt un compliment. Il trimbalerait partout sa machine à écrire. Il aurait inventé un traitement révolutionnaire par la parole. Un traitement de l’âme, ou plutôt, un traitement de l’âme par l ‘âme. Comme tous ces personnages seraient des émigrants, ils ne parleraient pas forcément la même langue. Ils feraient appel à un traducteur d’origine berlinoise. Tout ce petit monde assisterait parfois à des représentations de théâtre d’une troupe de comédiens ambulants qui joueraient des pièces d’un certain William Shakespeare. Mais il y a surtout dans ce livre, un élément essentiel que l’on retrouve dans tous bons Westerns comme ceux de John Ford, par exemple, cet élément essentiel est l’espace, l’étendue. Pas de western digne de ce nom sans l’étendue des paysages du grand Ouest, sans territoires immenses à explorer. Or, cette question de l’espace dilaté, étendu, élargi, traverse ce livre. du premier chapitre dont le titre est, Erweitterung, à la conclusion, dont le titre est Le nom et le nomadisme. Une part du propos s’articule autour de cette phrase de Freud : « Psyché est étendue, n’en sait rien ».

2/ Pour fermer la parenthèse du Western, au moment où le mot FIN viendrait s’inscrire sur l’écran, notre héros, car bien sûr il y aurait un héros qui serait en quelque sorte le sujet de ce film, notre héros, grâce à ces différentes rencontres, après avoir frôlé la mort et trouvé l amour, parviendrait à détenir un bout de la grande énigme. Il assumerait sa virilité tempérée par un peu de féminité et repartirait dans les grands espaces laissant en chemin la trace de son nom. Il pourrait peut‐être alors devenir poète Le Western est un genre populaire. Les dialogues sont écrits dans la langue de tous les jours. Claude Rabant rappelle combien pour Freud il était essentiel que la psychanalyse se pratique et s’écrive dans la langue de tous les jours. C’est exactement ce que l’auteur met en acte dans ce livre. L’écriture glisse, le style est fluide. Ce n’est pas pour autant que les idées sont simples, bien au contraire. A la différence de bien des auteurs qui bouchent l’horizons du lecteur par l’emploi d’un jargon qui se voudrait savant, Claude Rabant développe la complexité de sa pensée dans un style simple et direct donnant de l’air, un élargissement au lecteur. La question de l’espace de la psyché et de son élargissement est présente à plusieurs niveaux, cet espace est à la fois : – L’espace de la pensée, de la psyché auquel le corps est étroitement intriqué, d’où la référence initiale à Spinoza dans ce livre. (Lacan disait qu’il pensait avec ses pieds pour signifier cette intrication) – C’est plus particulièrement l’espace de la pensée de Freud. Je crois qu’il y a chez Claude Rabant un questionnement continu sur l’articulation de la pensée de Freud. Il reste toujours au plus près de cette pensée et de sa langue dont il se fait le traducteur, tout en conservant certains mots de Freud en langue allemande dans le coeur même de son texte. – Et enfin, c’ est l’espace où se déploie le transfert c’est a dire l’espace de la cure. Il y a donc concordance, entre la pensée de Freud, l’espace de la cure et également, ‐d’ où le renvoi de tout à l’heure au western‐, le monde des pulsions et de leurs destins, l’espace où elles se déploient. La pulsion serait, selon la lecture de Freud par l’auteur , le noyau poétique de la sexualité, Gesh Lecht Leit Keit. Ce dernier point constitue un des axes principaux de cet ouvrage. En effet, l’articulation que fait Freud entre corps, pulsion et langage traverse Freud comme elle traverse ce livre. Elle s’inscrit dans une histoire, une genèse de cette pensée, dans plusieurs langues, l’allemand et le grecque et se prolonge au‐delà de Freud. Claude Rabant insiste sur le tournant radical que prend Freud avec ce qu’il nomme dans Au delà du principe de plaisir « une hypothèse spéculative », « pour voir où cela peut mener », c’est à dire l’élaboration de la pulsion de mort. Cette hypothèse spéculative vient à Freud à partir de son interrogation sur la guerre, le masochisme primaire et l’autodestruction. Car, et c’est ce qu’affirme ici l’auteur, la pulsion de mort est une clef du discours freudien, elle est, selon son expression « l’indication d’une détente hyperbolique dans le cours des choses, dans la sens de leur libre métamorphose, une ouverture des possibles sans appel au gouvernement d’une transcendance afin d’aller jusqu’au bout de l’athéisme de l’inconscient. » A suivre ce livre sur cette question on peut se demander si la pulsion de mort est bien une pulsion. Elle est présentée comme étant plutôt l’enveloppe des autres pulsions, en elle‐même, elle est muette et constante ce qui est peu compatible avec l’idée que l’on peut se faire d’une pulsion. Le destin des pulsions dépend de leur liaison à la pulsion de mort.

3/ Il y a une éthique de la pulsion, éthique de la différence absolue et distincte de la morale ordinaire. L’éthique freudienne appelle à des modifications radicales des motions pulsionnelles, c’est une très grande exigence de la psychanalyse. Cette éthique est aussi celle du sujet, c’est à dire sa responsabilité vis à vis de lui‐même et de son rapport à la vérité, à l’amour de la vérité. La défaite du principe civilisateur des pulsions et donc la défaite des contraintes externes qui s’exercent sur ces mêmes pulsions peut amener, sous certaines conditions à leur transformation radicale de l’intérieur, à leur métamorphose. C’est ce que l’auteur appelle, en restant au plus près des mots de Freud, leur ennoblissement: « Seul l’amour peut rendre raison d’un changement intime des pulsions sous forme d’ennoblissement » c’est à dire de sublimation. D ‘où le rôle de la libido qui doit vaincre les pulsions d’autodestruction mais également contribuer à une métamorphose, une sublimation, un ennoblissement en penchants sociaux, de ces, selon l’expression de Freud, ‘mauvaises pulsions’. La sublimation travaille avec la pulsion de mort en la mettant au service de la libido, (à l’inverse de la mélancolie où c’est la libido qui est au service de la pulsion de mort). Mais cette métamorphose est un processus incomplet du fait de la loi d’inertie que le moi impose à la libido. Au bout du compte, il reste l’énigme de la sexualité ; aucun sexe n’est satisfait de son sexe. Cette énigme est un roc ; le terme de l’analyse c’est d’arriver à cette énigme, cette grande énigme à laquelle chacun et chacune doit se confronter. Aurons‐nous été loyaux dans notre vie avec notre sexe ? Telle est la question, qui, selon l’auteur, viendrait marquer la fin de l’analyse. L’ hypothèse spéculative de Claude Rabant, tout comme Freud, « pour savoir où cela peut mener » et c’est la une des avancées de ce livre, porte sur la nature du roc biologique. Le roc biologique serait un roc historique. La virilité est devenue, de fait, la norme sociale. Il y a un refus par les deux sexes de la féminité. Pourrait‐on alors avancer que l’ennoblissement, la sublimation de la pulsion est une question qui concerne plutôt la féminité ? Quel rapport y a‐t‐il alors entre féminité et mélancolie? Questions, sans doute massives, qui je me sont venues à la lecture de ce livre. Autre hypothèse à propos de ce livre. Claude Rabant reste au plus près de Freud, au plus près de sa pensée dans la mesure où cette pensée toujours vivante et potentiellement polymorphique explore jusqu’à l’extrême limite ce qui échappe, ce qui va au‐delà, ce qui sort des sentiers battus, de la norme. Il se fait le généalogiste, l’archéologue de cette pensée dans ses recherches du coté de Spinoza, de Schopenhauer et de bien d’autres. Tout se passe comme si Claude Rabant essayait de retrouver les traces de ce que Freud aurait lui‐même voulu effacer c’est à dire le fameux chapitre sur la sublimation qu’il avait écrit en 1915 avec d’autres textes de métapsychologie puis qu’il aurait détruit. En résumé je dirai que ce livre ouvre sur un certain nombre d’ avancées essentielles et originales qui donnent à penser au lecteur de nouveaux espaces au delà de ce fond de l’être, de cette chute dans la chute qu’est, selon l’expression de Claude Rabant, la mélancolie. Cette ouverture, cette Erweitterung de la pensée s’inscrit dans la suite de la pensée que Freud et Lacan nous ont laissées, dans la suite des traces qui ont constitué leur pensée .

Patrick Belamich

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