Kafka, l’éternel fiancé

Kafka, l’éternel fiancé

 


Il allait seul son chemin, effrayé par le monde, sa maladie lui conférait une sensibilité confinant au miraculeux et un raffinement intellectuel sans compromis, jusqu’aux conséquences les plus terrifiantes. Il était timide, inquiet, doux et bon, mais les livres qu’il écrivait, les plus importants de toute la jeune littérature allemande, sont cruels et douloureux. Il voyait le monde rempli de démons invisibles qui anéantissent l’homme sans défense. Il était trop lucide, trop sage pour pouvoir vivre, trop faible pour combattre, il était de ceux qui depuis toujours se savent impuissants, se soumettent et, ce faisant, couvrent de honte le vainqueur. Ses livres, pleins d’une ironie sèche, décrivent l’horreur de l’incompréhension, de la faute innocente. C’était un artiste qui entendait encore là où les sourds se croyaient en sécurité.»

L’extrait de cet hommage bouleversant, paru à la mort de Franz Kafka, est signé Milena Jelenska, la compagne qui a sans doute le mieux appréhendé celui pour qui «écrire était sa raison de vivre», et que Jacqueline Raoul-Duval met en lumière à la fin de son récit Kafka, l’éternel fiancé, présenté sous une perspective originale, celle des femmes qui ont marqué sa trop brève existence.

Kafka est l’auteur de l’une des œuvres les plus puissantes du XXème siècle, mise en lumière par Jacqueline Raoul-Duval à travers l’histoire de ses «amours singulières» : Felice, Julie, Milena, Dora. Il leur écrivit des Lettres et puisa dans la passion amoureuse une rage paradoxale : destructrice et pourtant source de ses chefs d’œuvre.

L’auteur de cette  évocation de Franz Kafka met en perspective ce qui, dans presque tous les cas de figure, a posé problème à ses conquêtes : «une oeuvre en devenir où l’homme n’est qu’une ombre pitoyable devant le soleil, un monde absurde où toute entreprise est vouée à l’échec, où les innocents se reconnaissent coupables. (…) Glacées d’effroi, ces amoureuses ne savent plus qui est l’homme qu’elles aiment, elles ne distinguent plus la fiction de la réalité.»  Comment la question amoureuse s’impose sous la forme de la libération de l’écriture, jusqu’à confondre fiction et réalité.

Nous voyons revivre auprès de Franz la berlinoise Felice Bauer, « la jeune fille qu’il n’a vue qu’un soir, une heure à peine, coiffée d’une capeline beige et blanc », avant de lui dédier – outre une centaine de lettres, télégrammes, messages – Le verdict, le seul récit qu’il jugera valable jusqu’à sa mort. L’a-t-il aimée, espérée ou imaginée, du fond de sa solitude, celle dont il dit au premier coup d’oeil «qu’elle est sans charme, sans attrait, décidée, pleine d’assurance, robuste ?» Elle l’inspire, mais de loin. Leurs rencontres sont des échecs, Kafka fuit l’engagement, leur relation est faite de ruptures, d’emportements, de fiançailles rompues :«Quel être je suis ! Quel être je suis ! Je la torture et me torture à mort !», écrit-il à l’ami de toujours, Max Brod.

Il rencontre Julie, souhaite l’épouser malgré (ou en raison de) l’opposition de sa famille, finit par fuir, rédige sa Lettre au père, ce fameux «double procès : celui que le fils intente à son père, et la riposte, cinglante, du père au fils». Il goûtera pourtant au bonheur, jusqu’à l’arrivée de Milena Jelenska, journaliste et écrivain qui entre tel un ouragan dans sa vie, une lumière dans les ténèbres, alors que la tuberculose le ronge déjà et le prive de couleurs. Milena est une jeune femme passionnée, sulfureuse, qui souhaite traduire ses œuvres en tchèque.

Milena

Elle lui échappe, elle est mariée, il tente de la conquérir par ses mots. Cela sera un nouvel échec, nouvelle torture et la naissance du Château, le roman de la désillusion.Enfin Dora Diamant, institutrice polonaise à Berlin, une «merveilleuse créature, intelligente, douce, croyante, pieuse», qui l’accompagnera jusqu’à la fin.

De la première lettre à Felice, le 20 septembre 1912 à la mort de l’écrivain, le 3 juin 1924, il s’agira de cette  décennie d’amours impétueuses, dites «singulières» (l’adjectif revient comme un refrain dans le roman), de correspondances frénétiques, de lettres qu’il préfère aux rencontres, décevantes, angoissantes.
Kafka s’emporte, dans l’attachement comme le retrait, les reproches, les colères. Tout passe par ses lettres, échanges fiévreux, au rythme de son écriture. Quelle que soit la femme, jusqu’à Dora, seule exception sans doute, «une passion sans amour».
La correspondance est un sismographe, le recueil des doutes de l’écrivain, de ses espoirs, de sa volonté farouche de liberté et de ses culpabilités, ses peurs, lourdes, qui l’étranglent.
Ces «amours singulières», sont dites ainsi parce que vécues comme uniques dans leur éternelle répétition, parce qu’étranges, paradoxales, reproduisant chaque fois le même schéma : passion, peurs, tortures, rupture. Elles éclairent l’homme, dans ses contradictions, dans sa séduction, fatale, dans cet éternel célibat qui seul lui permet de se consacrer à l’écriture.
Le récit est le centon de lettres, parfois entre guillemets, parfois absorbées par récit, dialoguées, en paraphrase quasi involontaire. Les mots et les phrases de Jacqueline Raoul-Duval se nourrissent de ceux de Kafka, emplissent les blancs laissés par la correspondance (seules ses lettres demeurent, celles des femmes aimées ne nous sont pas parvenues). Kafka, l’éternel fiancé présente l’auteur du Procès et de la Métamorphose sous l’angle de la «parésia (dire la vérité jusque dans le plus mince détail, et quelles qu’en soient les conséquences)», d’une forme de mémoire quotidienne, rythmée par les lettres.

Le roman emportera les lecteurs qui entrent dans l’œuvre de Kafka, la découvrent. Ceux qui connaissent ces correspondances, qui ont lu, relu Kafka, resteront sur leur faim, d’autres pourront contester cette manière de lier amours et création. Le roman de Jacqueline Raoul-Duval convainc surtout dans sa dernière partie, consacrée à Dora Diamant et aux derniers mois de Kafka, sa quête religieuse, le départ pour Berlin, l’apaisement amoureux et la maladie, terrible, qui l’emporte. «Franz Kafka s’est évadé».
Le récit atteint là cet idéal kafkaïen, une «mémoire devenue vivante», en des pages d’une sensibilité et d’une force extraordinaires.

Kafka est un auteur dont l’œuvre, inachevée, non destinée à la publication (son ami Max Brod outrepassa sa demande de la détruire), permet une redécouverte infinie. Publiée à la hâte, dans un désordre retravaillé depuis quelques années pour faire retour à son origine, à son état d’inachèvement, au «brouillon» qui est l’essence même de son écriture, fragmentaire, aphoristique, en quête d’infini et non de mesure.

En témoignent Les Aphorismes de Zürau, récemment publiés sous leur forme originale par Gallimard :

«Passé un certain point, il n’est plus de retour. C’est ce point qu’il faut atteindre».

La pensée, oraculaire, de Kafka se dit dans le vertige, dans l’expérience intime, dévastatrice. «La vérité est indivisible et ne peut donc se connaître elle-même ; qui dit la connaître est forcément mensonge» (Aphorismes de Zürau, n°80). Le roman est ce mensonge, manière d’approcher une certaine vérité de Kafka, «éternel fiancé».

Ce 13 août 1912, à l’heure tardive où commence cette histoire d’amours singulières, un vent du sud a balayé les nappes de brume et les bourrasques de pluie qui se sont abattues sur Prague au long du jour. Maintenant, le ciel est étoile, une vraie nuit d’été. Au coeur de la vieille ville, dans la rue Obstgasse presque déserte, un jeune homme en costume clair, sans gilet, coiffé d’un chapeau de paille, marche d’un pas pressé. Devant lui, entre les pavés disjoints, s’étalent des flaques d’eau qui miroitent sous la lumière des réverbères. Tel un coureur d’obstacles, il saute à pieds joints d’une flaque d’eau à l’autre, d’un reflet à l’autre. Ici, un pignon ouvragé, là, l’ogive d’une fenêtre, un linteau d’église, le bras tendu d’un apôtre, l’envol d’un pigeon. En accéléré, il voit défiler à ses pieds des fragments de sa ville.
On l’entend siffloter Collection de boutons au Louvre, que chante depuis quelques jours Léonie Frippon, au cabaret La Ville de Vienne. Ce jeune homme, une grande enveloppe rouge sous le bras, se rend comme bien des soirs chez son ami, Max.

Max Brod et lui se sont rencontrés par hasard à l’université, le 23 novembre 1903. Ils préparaient un doctorat de droit, avec une égale indifférence. Max, jeune chef de file, animait un cercle d’étudiants et organisait des conférences sur la littérature et la philosophie, ses passions. Un soir qu’il faisait un exposé sur Schopenhauer, il traite Nietzsche de charlatan. Un débat s’ensuit, l’assistance l’applaudit. Quand la salle se vide, un jeune homme l’aborde. On ne peut pas traiter Nietzsche de charlatan. En quelques phrases, cet inconnu développe son propos. Une voix ferme, une attitude timide. Max dévisage ce justicier, qui le dépasse d’une tête. Il est frappé par l’élégance de sa mise, cravate et col cassé, par l’intensité du regard, des yeux noirs où brûle une flamme, il pense à un héros de Dostoïevski. La maigreur et la distinction de cet étudiant aux pommettes hautes le gênent, il se reproche ses excès de bière, de nourritures grasses, son mépris pour le sport. Avant qu’il ne lui réponde, le jeune homme a disparu. D’où sort-il, ce fantôme ? Je ne l’ai jamais vu, il ne s’est mêlé à aucun groupe, il n’a jamais pris la parole. Mais lirait-il les philosophes avec plus d’attention qu’aucun d’entre nous ?

Le récit, dès les premières pages, donne envie de se replonger dans les textes originaux de Kafka. L’expérience vaut le détour : le lecteur des Lettres à Felice et des Lettres à Milena s’y retrouve confronté longuement aux détails cruels de la tragédie et de la névrose, tandis que ce roman donne une synthèse légère, même si elle est lucide et sans illusion, des grands épisodes de la vie amoureuse de l’écrivain. Il ne faut donc pas s’attendre à ce que tous les lecteurs soient convaincus par l’évocation d’un Kafka qui sifflote à la première page une rengaine de cabaret ou chantonne un air deCarmen au lendemain de la douloureuse rupture berlinoise de juillet 1914.

La Correspondance et les Journaux intimes de Kafka fournissent la matière de ce texte qui se lit avec facilité, et même avec amusement, s’agissant du ton alerte qui règne dans les dialogues fictifs entre l’écrivain amoureux et les jeunes filles conquises, que l’auteur fait sortir du simple rôle d’objet transitionnel auquel les réduisent habituellement les biographes de l’écrivain. Aucune des lettres des deux correspondantes, Felice et Milena, n’a été retrouvée ; Julie n’a pas laissé de témoignages directs, seuls des souvenirs de Dora ont été publiés en 1952.

Félice Bauer & Franz Kafka

La part laissée à l’imagination dans ce récit biographique est nécessairement prépondérante. Dès la première page, le lecteur est d’ailleurs averti de la liberté qui sera prise avec les textes kafkaïens : le chapitre “Felice”, dûment daté du 13 août 1912 au 16 octobre 1917, porte en exergue des citations extraites de lettres à Max Brod de la mi-avril 1921, qui concernent en réalité Milena. Ces phrases sont là pour caractériser la façon dont Kafka conçoit l’objet de son amour, en l’idéalisant. C’est la thèse implicite mais elle ne sera pas problématisée, ni démontrée en tant que telle, car ce livre n’affiche pas de prétention herméneutique. Sur le même thème que le Kafka et les jeunes filles de D. Desmarquest – la référence s’impose d’elle-même –, mais en s’en distinguant nettement, le récit de J. Raoul-Duval propose un portrait très humain de Kafka, loin du “kafkaïen” tel qu’on le conçoit ordinairement ; c’est le roman de sa vie, qu’il aurait constitué lui-même d’une succession, celle de ses  “amours singulières”, à son corps défendant.

J. Raoul-Duval n’est pas la première à faire de Kafka le héros d’un récit : immédiatement après sa mort, Max Brod l’a ressuscité en Garta dans Le Royaume enchanté de l’amour (1926) et Johannes Urzidil le faire vivre quarante ans après sa mort en jardinier à Long Island (La Fuite de Kafka, 1964). Et en dépit de son titre, Adieu Kafka de Bernard Pingaud (1989) n’était pas le dernier de la série. Toutes ces fictions ne sont sans doute pas des “navets”, à l’instar du jugement impitoyable qu’émet Kundera sur le roman de Brod , mais toutes ont en commun de relever de l’imaginaire, même si l’on reconnaît çà et là, disséminés avec une fréquence variable dans le tissu narratif, des éléments indifféremment empruntés aux œuvres et à la vie de Kafka. Toutes témoignent de l’empreinte que Kafka et son histoire laissent sur les lecteurs, parfois au plus intime, et correspondent à cette réflexion de Vialatte qui écrivait en 1947 qu’il s’était de longtemps “fait de Kafka l’idée fausse qui (lui était) nécessaire”. C’est en quelque sorte la loi du genre.

Cependant, avec Kafka, l’éternel fiancé, on entre, plus que de coutume, dans l’ordre du référentiel, et d’une manière qui pose problème. Le texte est en effet assorti de notes de bas de pages qui tantôt corroborent des détails matériels du récit (la brosse de Kafka, p. 29 ; les lettres à Erna Bauer, p. 96, ou la vie de Felix Weltsch, p. 177), tantôt font référence, très sporadiquement, à des œuvres de Kafka (la note de la page 44 renseigne – de façon très partielle – sur Le Disparu ; celle de la page 65 évoque, sans nécessité évidente, les écrits professionnels de Kafka ; les notes sur l’édition du Château, p. 174, ou sur Joséphine la Cantatrice ou le peuple des souris, p. 212, n’ont guère leur place dans un tel récit, pour s’en tenir à ces quelques exemples). L’ouvrage se termine par un appendice d’une quinzaine de pages intitulées “Après 1924”, dans lequel on trouve des renseignements sur la vie réelle des personnages après la mort de Kafka, et sur la façon dont Max Brod a fait parvenir l’œuvre de son ami à la postérité. On se retrouve donc dans le cas où l’intention romanesque, qui relève de la littérature, s’hybride de l’exactitude factuelle du journalisme ou de l’histoire : ce “roman” sur Kafka entre ainsi dans la catégorie du néologisme anglais faction qui désigne ces œuvres où le récit (story-telling) s’empare des faits pour les proposer, sinon les imposer comme documents authentiques, dans leur réalité même, à l’intérieur de la fiction.

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